Guide pour les professionnels de la santé œuvrant
auprès des familles immigrantes et réfugiées

Le recours à des interprètes dans le milieu de la santé

Faits saillants

  • Pour obtenir une évaluation précise d’un enfant ou adolescent nouvellement arrivé, il faut une communication optimale et complète, sans malentendu de part ou d’autre. Souvent, pour y parvenir, il faut la collaboration d’un interprète.
  • Dans la mesure du possible, embauchez un interprète culturel formé pour communiquer avec vos patients nouvellement arrivés.
  • Certains risques sont liés à l’utilisation des membres de la famille ou des amis du patient à titre d’interprètes. Évitez de recourir aux enfants et aux adolescents1-4

Le docteur Meb Rashid, de la clinique Crossroads de Toronto, parle du recours aux interprètes dans une entrevue à CBC : One clinic, hundreds of languages: Here’s how it works, le 2 décembre 2016.

L’importance des interprètes

De nombreux nouveaux arrivants au Canada ne connaissent pas assez bien le français ou l’anglais pour comprendre l’information que veut obtenir le professionnel de la santé ou pour donner des antécédents approfondis. De même, la communication avec des familles immigrantes et réfugiées peut être gravement compromise si le dispensateur de soins ne connaît pas le rôle de la culture dans les interactions structurées ou qu’il y est insensible. La mauvaise communication peut accroître le risque d’erreurs médicales, de traitements non adaptés et de visites à l’urgence.1,3 Les interprètes culturels peuvent jouer un rôle crucial en facilitant la communication verbale et non verbale et en se faisant les « médiateurs » des concepts et des pratiques culturelles, au besoin.

Interprète ou traducteur? Chaque profession exige des compétences différentes.

Un interprète travaille avec la langue parlée. Il traduit souvent les deux langues dans les deux sens et joue le rôle d’intermédiaire « dans le feu de l’action », sans l’aide d’un dictionnaire. Quant au traducteur, il travaille avec la langue écrite et excelle à trouver le mot juste et l’expression claire sous forme écrite, généralement dans un seul sens, d’une langue source à sa langue maternelle.

Dans les deux professions, la capacité de comprendre la signification des mots et les nuances d’une langue et de les exprimer dans l’autre langue est une habileté essentielle. Souvent, ce processus exige de comprendre la culture des deux langues.

Les rôles de l’interprète culturel

Les interprètes culturels peuvent faciliter l’interaction entre le clinicien et le patient de diverses façons. Lors d’une visite au cabinet entre un médecin ou un autre dispensateur de soins et les membres de la famille de nouveaux arrivants, un interprète formé peut :

  • contribuer à ce que chacun comprenne les mots et le sens, tels qu’ils sont utilisés « dans le feu de l’action ».
  • donner une interprétation claire et précise des questions du dispensateur de soins et des réponses de la famille, tout en étant ouvert aux questions supplémentaires sur ce que les réponses du patient (ou du praticien) peuvent signifier.
  • contribuer au processus de communication, sans le diriger. L’interprète ne peut « prendre en charge » une entrevue, ce qui est plus susceptible de se produire si l’interprète était professionnel de la santé dans son pays d’origine.
  • comprendre la situation et les enjeux spécifiques de la famille et pouvoir expliquer une partie des antécédents culturels au clinicien (p. ex., pourquoi une famille donnée réagit d’une certaine façon pendant une interaction).
  • détourner le clinicien des gestes ou des paroles qui peuvent être maladroits sur le plan de la culture et contribuer à prévenir ou à clarifier les malentendus de part et d’autre.
  • expliquer le rôle du clinicien à la famille et l’encourager à poser des questions.
  • respecter la confidentialité et l’intégrité de toutes les personnes en cause. Un interprète d’expérience commencera souvent la visite en cabinet par des présentations, expliquera son rôle et garantira la confidentialité et le caractère privé de tout ce dont il sera question.

Un interprète peut également aider la famille à nouer des liens dans sa communauté culturelle, si ce réseau existe et qu’elle consent à un engagement de ce type.

Les habiletés et les qualités à rechercher

Un interprète hautement formé possède une vaste gamme de compétences et d’habiletés, y compris :

  • une formation professionnelle et un agrément,
  • certaines connaissances des enjeux de santé et connaissance des termes médicaux.
  • certaines connaissances des « familles » de langues proches et des dialectes connexes.
  • la capacité d’interpréter les expressions non verbales (p. ex., les formes du langage, les gestes et les expressions faciales).
  • une certaine sensibilisation aux enjeux interculturels (p. ex., systèmes de valeur différents, rôle de chaque membre de la famille, tabous communs et attitudes envers l’autorité).
  • la confiance en soi, l’intégrité, l’attention aux détails et la flexibilité.
  • une solide connaissance des établissements et des processus de santé du Canada.

Des interprètes peuvent avoir été professionnels de la santé ou enseignants dans leur pays d’origine, mais leurs compétences n’ont pas été reconnues ou ils ne sont pas encore en mesure d’exercer leur profession au Canada.

Les familles de nouveaux arrivants peuvent être particulièrement sensibles au partage d’information d’ordre médical. Les cliniciens doivent s’assurer qu’un interprète est acceptable pour la famille du patient. Si un interprète provient d’un milieu rival, qu’il s’agisse d’une tribu, d’une ethnie, d’un clan, etc., il se peut que la famille ne soit pas en mesure de lui faire confiance. Dans un tel cas, il faudra peut-être arrêter l’entrevue, remercier l’interprète et reprendre à zéro.

Au moment de prendre le premier rendez-vous, déterminer si les services d’un interprète s’imposent. Ainsi, on a généralement assez de temps pour en trouver un.

Trouver un interprète

La meilleure solution consiste à retenir les services d’un interprète culturel professionnel qui travaille avec un hôpital, un service de santé publique local ou un organisme culturel communautaire.

  • Souvent, ces professionnels sont désignés expressément pour travailler avec un ou plusieurs groupes de cultures, de langues ou d’ethnies. Ils sont disponibles sur rendez-vous et rémunérés à l’heure.
  • Certains hôpitaux (particulièrement dans les grandes villes canadiennes) ont accès à un groupe de bénévoles ou disposent de personnel salarié qui peuvent aider les cliniciens à communiquer avec les familles immigrantes ou réfugiées. Cependant, le personnel hospitalier a d’autres responsabilités hospitalières ou cliniques et n’a pas toujours le temps ou la flexibilité de contribuer à une entrevue ou à une prise d’antécédents approfondie. Quant aux bénévoles en milieu hospitalier, ils ne possèdent peut-être pas de formation officielle en interprétariat.
  • Au Québec, on peut demander les services d’un interprète par l’entremise du Centre de santé et de services sociaux (CSSS) du patient. Il faut faire la demande d’avance et la faire approuver par le CSSS, qui en assume les coûts.
  • Les personnes qui parlent anglais peuvent aussi envisager la Language Line d’AT&T dans des situations d’urgence (voir ci-dessous).

Le recours à des interprètes non formés

Lorsqu’il n’est pas possible de recourir à des services d’interprétation professionnelle, la solution suivante consiste à demander à la famille d’amener un membre de la famille ou un ami au rendez-vous pour qu’il agisse comme interprète. Précisez à la famille qu’elle doit pouvoir faire confiance en la capacité de cette personne à respecter la confidentialité de l’information médicale. De plus, rappelez-vous qu’un interprète familial peut avoir des réflexes protecteurs : il peut omettre ou modifier l’information pour éviter les conflits. Il est souvent préférable de recourir à un représentant de la communauté plutôt qu’à un membre de la famille. Il est plus risqué de recourir à un interprète non formé, et les professionnels de la santé doivent prendre des précautions supplémentaires pour s’assurer que leurs communications sont bien comprises.4,5

Selon la pratique exemplaire, il faut éviter d’utiliser les enfants ou les adolescents en qualité d’interprètes. Le rôle d’intermédiaire entre les parents et un professionnel de la santé représente un fardeau lourd et injuste pour l’enfant. Utilisez des interprètes professionnels sur place, par téléphone, par téléphone virtuel ou par vidéoconférence.

Il y a de nombreuses raisons de décourager le recours aux enfants et aux adolescents comme interprètes, dont les suivantes :

  • La fiabilité de l’information transmise peut être hautement contestable. Les enfants ne connaissent pas nécessairement toute l’information pertinente, n’ont peut-être pas assez confiance en eux ou ne maîtrisent peut-être pas assez les deux langues pour traduire l’information avec précision, sans compter qu’ils peuvent modifier le sens des communications pour protéger les membres de leur famille.
  • Les enfants peuvent trouver stressant de transmettre de l’information délicate en matière de santé.
  • Le fait d’interpréter pour les parents peut perturber le rôle des parents et des enfants au sein de la famille et nuire à la dynamique familiale.
  • En cas de négociation ou de débat, l’enfant peut se voir forcé de diviser sa loyauté et de jouer le rôle d’intermédiaire entre le professionnel de la santé et la famille.

Malheureusement, dans certaines régions, il n’y a pas d’interprètes professionnels, à moins que leur coût soit trop élevé pour le patient ou le dispensateur de soins. Dans certains cas, les enfants plus âgés ou d’autres membres de la famille devront jouer le rôle d’interprète en raison d’un manque d’accès local, de problèmes pratiques (urgence, problème de confiance, etc.) ou de finances limitées. Lorsque cette situation se produit, le professionnel de la santé devrait être pleinement conscient des écueils possible. L’American Academy of Paediatrics s’oppose à l’utilisation d’enfants et d’adolescents comme interprètes médicaux pour leurs parents et les membres de leur famille.6

Le financement public s’impose pour améliorer l’accès aux services d’interprètes.

En cas d’urgence…

S’il est impossible de trouver un interprète, les dispensateurs de soins qui parlent anglais peuvent utiliser la Language Line d’AT&T aux États-Unis ou au Canada, en composant le 1-800-752-6096. AT&T fournit une carte d’identification de la langue pour contribuer à déterminer la langue parlée par le patient. En échange d’honoraires imputés au dispensateur de soins, ce service permet de trouver un interprète qui parle la langue du patient.

Le recours pertinent à un interprète

Les dispensateurs de soins peuvent prendre plusieurs mesures pour que le recours à un interprète soit une expérience positive.

Au moment de prendre le rendez-vous

  • Déterminez s’il faudra recourir à un interprète au moment du rendez-vous. Vous aurez alors amplement le temps pour trouver l’interprète le plus compétent et retenir ses services.
  • Demandez à l’enfant ou à l’adolescent s’il préférerait un interprète de sexe masculin ou féminin (s’il est possible de choisir).
  • Assurez-vous d’allouer plus de temps qu’à l’habitude : vous devrez prévoir le temps nécessaire à une rapide consultation auparavant, à la visite médicale avec l’interprète et à un bref retour sur les événements par la suite. Ces entrevues sont facilement deux fois plus longues que les rendez-vous habituels.
  • Si vous et la famille de nouveaux arrivants avez trouvé un interprète fiable, essayez de retenir ses services pour tous les rendez-vous.

Avant la visite en cabinet

  • Soyez respectueux de l’horaire de l’interprète : il a peut-être plusieurs autres rendez-vous cette journée-là. Évitez les retards dans votre propre carnet de rendez-vous.
  • Parlez avec l’interprète auparavant pour discuter des objectifs du rendez-vous et du meilleur moyen de les réaliser. Soulignez que les familles doivent prendre les décisions elles-mêmes à l’égard des questions d’ordre médical.

Figure 1 : Installation triangulaire des places

 

Pendant le rendez-vous

  • Utilisez une disposition triangulaire des places, pour que chacun puisse observer les indices non verbaux, tel qu’il est indiqué à la figure 1.
  • Présentez l’interprète à la famille. Demandez à l’interprète de décrire son rôle, surtout si la famille le rencontre pour la première fois.
  • Avant de commencer, assurez-vous de demander à la famille si elle se sent à l’aise de travailler avec cette personne.
  • Demandez aux parents pour quelle proportion de la discussion ils veulent faire appel à l’interprète. Certains parents comprennent mais éprouvent de la difficulté à s’exprimer en français ou en anglais. Ils pourront choisir de faire interpréter seulement leurs réponses. S’ils hésitent, expliquez-leur que l’interprète interprétera toute la conversation.
  • Expliquez votre rôle de clinicien et l’objectif du rendez-vous.
  • Assumez la responsabilité de la visite. Le rôle de l’interprète consiste à transmettre l’information et les échanges avec exactitude, et non pas à fournir des explications médicales ou d’autres explications.
  • Encouragez l’interprète à intervenir en cas de malentendu ou de risque de malentendu.
  • De nombreuses familles de nouveaux arrivants comprennent un peu de français ou d’anglais. Les cliniciens ne devraient pas mener de conversation distincte avec l’interprète en présence de la famille sans d’abord en expliquer la raison. De même, les cliniciens devraient demander à l’interprète d’expliquer la nature et le contenu de toute conversation prolongée avec la famille.
  • Soyez respectueux de la culture de la famille. Il peut être important de poser les questions à une figure d’autorité (p. ex., un père ou un grand-parent) plutôt qu’au patient, même si cette personne n’a pas toute l’information dont vous avez besoin. Les pédiatres s’adressent souvent aux jeunes patients, mais avec les familles de nouveaux arrivants, vous tirerez souvent profit de respecter l’autorité familiale.
  • Lorsque le clinicien peut poser les questions à un patient adolescent en français ou en anglais et en comprendre les réponses, il doit s’assurer de demander à un parent qui maîtrise moins la langue quelle partie de la question ou de la réponse doit être interprétée pour son bénéfice.
  • Observez les membres de la famille lorsque vous leur parlez et pendant que l’interprète parle. Parlez directement, en utilisant le « je » et le « vous » chaque fois que vous le pouvez.
  • Parlez lentement et clairement. Utilisez des phrases courtes, faites des pauses fréquentes pour permettre à l’interprète de traduire et transmettez peu d’information à la fois.
  • Évitez les expressions idiomatiques, le jargon, le joual, les abréviations, les acronymes et les blagues, qui peuvent susciter la confusion.
  • Répétez les directives et les explications importantes pour souligner les messages en matière de santé. Si vous craignez un malentendu, répétez en d’autres mots. Demandez au patient, au parent ou au tuteur de vous répéter l’information que vous venez de lui transmettre.
  • Prévoyez assez de temps pour que la famille puisse poser des questions.

Après le rendez-vous

  • Tenez un rapide retour sur les événements pour savoir si l’interprète a observé autre chose dont vous devriez avoir connaissance.
  • Lorsque les ressources sont disponibles, remettez à la famille de nouveaux arrivants de l’information écrite dans sa langue. Cherchez également à lui remettre de l’information écrite ou des fiches d’information en français ou en anglais sur des problèmes de santé familiaux afin qu’elle les parcoure à la maison. L’information pour les familles sur des sujets médicaux courants est offerte par The Hospital for Sick Children dans de multiples langues.
  • Si c’est nécessaire, demandez à l’interprète de consigner les directives pour la famille.
  • Demandez si l’interprète peut aider la famille à prendre les rendez-vous de suivi avec la réceptionniste, au besoin.
  • Dans la mesure du possible demandez à l’interprète d’accompagner la famille pour les tests de laboratoire ou à la pharmacie.
  • Utilisez le même interprète en qui vous avez confiance lors de tous les rendez-vous de l’enfant et de sa famille, dans la mesure du possible.

Quelques ressources

Références

  1. Bernstein J, Bernstein E, Dave A et coll. Trained medical interpreters in the emergency department: Effects on services, subsequent charges, and follow-up. J Immigr Health 2002;4(4):171-6.
  2. Bischoff A, Bovier PA, Isah, Rrustemi I et coll. Language barriers between nurses and asylum seekers: Their impact on symptom reporting and referral. Soc Sci Med 2003;57(3):503-12.
  3. Ku L, Flores G. Pay now or pay later: Providing interpreter services in health care. Health Aff (Millwoood) 2005;24(2):435-44.
  4. Keers-Sanchez A. Mandatory provision of foreign language interpreters in health care services. J Leg Med 2003;24(4):557-78.
  5. Flores G, Laws MB, Mayo SJ et coll. Errors in medical interpretation and their potential clinical consequences in pediatric encounters. Pediatrics 2003;111(1):6-14.
  6. American Academy of Pediatrics, Committee on Paediatric Workforce. Ensuring culturally effective pediatric care: Implications for education and health policy Pediatrics 2004;114(6):1677-85.

Autres ouvrages consultés

  • Brotanek JM, Seeley CE, Flores G et coll. The importance of cultural competency in general pediatrics. Curr Opin Pediatr 2008;20(6):711-8.
  • Burnett A, Fassil Y. Meeting the health needs of refugee and asylum seekers in the U.K.: An information and resource pack for health workers. London, U. K.: Directorate of Health and Social Care, National Health Service. Traite des types de réfugiés, des expériences avant l’arrivée, de l’information culturelle et de l’information sur la santé; contient une liste utile pour travailler avec des interprètes.
  • Flores G. The impact of medical interpreter services on the quality of health care: A systematic review. Med Care Res Rev 2005;62(3):255-99.

Éditeurs scientifiques

  • Robert Hilliard, MD

Mise à jour : décembre 2016

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